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Faut-il choisir entre l'âme et le corps ?

Propos recueillis par Patricia GARRIGUES et Didier DOUKHAN

Revue : Le Quotidien du Pharmacien

Le maître de la résilience*, Boris Cyrulnik, n'en finit pas d'explorer les interrelations entre psychisme et soma. Dans son dernier ouvrage, « De chair et d'âme », il explique notamment comment la nature d'une relation affective peut atrophier, ou au contraire développer, certaines zones du cerveau. Il démontre ainsi le rôle essentiel de la relation affective et d'un environnement stimulant dans la résilience neuronale. Le psychiatre précise enfin la place de la pharmacologie dans la prise en charge globale des traumatismes affectifs.




Une relation affective ou un environnement stimulant peut provoquer une résilience neuronale (Photo Drfp/Odile Jacob)Le Quotidien du Pharmacien. - Les divers exemples qui jalonnent votre ouvrage et appuient votre propos concernent indifféremment l'homme et l'animal. N'y a-t-il pas de différence ? Peut-on encore parler de spécificité humaine ou bien l'homme est-il définitivement intégré parmi les vivants ?


Boris Cyrulnik. - Les deux. L'homme fait partie du monde vivant, comme les plantes et les animaux, et l'homme est spécifique, comme les plantes et les animaux. On ne peut pas passer d'un monde de chiens à un monde d'ours, chaque monde est particulier, et pourtant nous faisons tous partie du monde vivant. Les mammifères ont tous besoin de protides, de glucides, et l'homme partage cela avec tous les animaux, comme le rhinencéphale - ou cerveau archaïque - est le lieu des mêmes réponses et des mêmes traitements de l'information chez la plupart des animaux. En revanche, l'homme est une espèce tout à fait spéciale, puisque nous vivons dans un monde fortement symbolique et répondons à des représentations totalement non perçues. Ce que ne font pas du tout, ou beaucoup moins, les animaux.


En ce qui concerne les relations entre l'âme et la chair, l'expérience animale peut donc, sous certaines conditions, éclairer la compréhension des mécanismes humains ?


Oui, car les mammifères supérieurs commencent à répondre à des représentations, c'est-à-dire à des informations qui ne sont pas dans leur contexte. Des informations de mémoire, par exemple, ou des informations anticipées qui ne sont pas encore dans leur contexte. Les grands singes, certains mammifères supérieurs planifient des interventions et fabriquent des outils pour agir sur un objet. En fabriquant ces outils, ils opèrent une projection mentale, répondent à quelque chose qui est totalement absent, et entrent déjà dans un monde de représentation. L'expérience animale peut donc éclairer la compréhension des comportements humains. Même si, bien sûr, les représentations humaines sont bien plus développées, puisque nous répondons à un monde de récits, de mythes et, plus généralement, de représentations totalement immatérielles.


Vous évoquez la conjonction de trois déterminants : les déterminants génétiques, le milieu écologique et les circonstances de l'existence. Doit-on alors renoncer à la liberté humaine définie comme libre arbitre et la restreindre à une connaissance de ce qui nous détermine ?


Je ne crois pas qu'on puisse employer l'expression de liberté, je préfère parler de libération. La technologie nous libère de certaines contraintes écologiques ou biologiques ; l'organisation sociale nous libère d'autres contraintes ; la maîtrise relative de certaines bactéries ou virus a permis de faire disparaître certaines maladies, et d'en faire apparaître d'autres. Donc, on ne peut pas parler de liberté, on n'a pas toutes les libertés, puisqu'on a des contraintes génétiques. Essayez d'arrêter de respirer cinq minutes, de manger ou de boire, et vous verrez si vous avez toutes les libertés. Simplement peut-on dire que, grâce à nos représentations de récit, et surtout grâce à la technologie, on peut gagner quelques degrés de libération.


Dans votre livre, vous expliquez que certaines lésions organiques du cerveau sont la conséquence de situations affectives agressives pour l'enfant. Certains médicaments (psychotropes) peuvent-ils, selon vous, réparer ces lésions, voire compenser (guérir ?) ce qui aurait dû être produit par de l'affectif ?


Ce n'est pas selon moi, car, maintenant, grâce à la résonance magnétique fonctionnelle, on a les preuves qu'une relation peut atrophier ou développer certaines zones du cerveau. La pire des agressions étant l'absence de stimulation. Pire que toutes les agressions physiques ou verbales, c'est alors l'isolement sensoriel et/ou affectif qui provoque des atrophies cérébrales localisées des deux lobes préfrontaux et de tout le système rhinencéphalique. On connaît toutes les étapes neurobiologiques intermédiaires de ces atteintes, on sait les mesurer au scanner. A l'inverse, pour réparer ces atrophies rhinencéphaliques, qui apparaissent toujours après un certain délai d'isolement sensoriel ou de dépression prolongée non soignée, on peut observer ce qui permet de « regonfler » ces zones cérébrales, car désormais la plasticité neuronale est parfaitement connue. On constate qu'une relation affective ou un environnement stimulant peut provoquer une résilience neuronale. Au contraire, si on échoue dans la relation ou que le milieu ne peut pas être changé, certaines substances tels les antidépresseurs « regonflent » souvent les mêmes zones neuronales.


Avec la même efficacité que le soutien psychologique ?


Avec la même efficacité, mais pas avec le même effet. C'est-à-dire que certaines personnes au rhinencéphale atrophié par une carence affective prolongée n'ont souvent même pas la force d'une démarche volontaire vers le médecin ou le pharmacien. Elles se laissent mourir, c'est ce qu'on appelle le syndrome de glissement des personnes âgées. Beaucoup d'adultes se laissent partir ou, confrontés à une maladie, ne se soignent pas parce qu'ils n'en n'ont plus la force. Dans ces cas, s'il n'y a pas de relation, pas d'environnement, le médicament psychotrope a un effet bénéfique car il redonne artificiellement la force aux personnes d'un effort relationnel ou psychothérapique. Mais l'effet n'est pas le même, arrêter le médicament sans avoir modifié ni le milieu interne par la psychothérapie, ni le milieu externe par les relations ou l'organisation sociale, se révèle très difficile. Les deux sources sont de nature totalement différente, leurs effets sont totalement différents également, mais elles ont le même point d'impact, à savoir le rhinencéphale ou les lobes préfrontaux.


L'idéal en termes de prise en charge ?


L'idéal est d'organiser le développement du sujet et de son environnement de façon qu'on n'ait pas besoin de prendre de médicament ni d'engager de psychothérapie. C'est le schéma idéal. Il y a des familles ou des cultures qui y parviennent. A l'inverse, il existe des situations, en temps de guerre, de grande misère sociale, ou en déritualisation culturelle, qui provoquent de tels isolements affectifs que l'on voit des enfants en grandes difficultés, parfois même d'ordre intellectuel. Ces difficultés sont en fait la conséquence d'une atrophie cérébrale par carence affective ou par déritualisation culturelle.


Les excès affectifs peuvent-ils avoir également des conséquences dommageables pour l'enfant ?


L'excès affectif est un équivalent d'appauvrissement sensoriel, puisque les enfants trop entourés sont comme dans une prison affective. Cette situation rejoint presque celle de l'enfant en carence affective. L'enfant en excès affectif n'a le droit d'aimer qu'une seule personne, il est comme emprisonné, donc son environnement sensoriel est appauvri. Il ne s'agit pas exactement d'une carence affective, mais ce n'en est pas loin.


> PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICIA GARRIGUES ET DIDIER DOUKHAN


* La résilience définit la capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants. Le psychiatre Boris Cyrulnik est directeur d'enseignement en éthologie à la faculté des lettres et des sciences humaines de Toulon.
« De chair et d'âme » est paru aux Editions Odile Jacob. 256 pages. Prix public : 21,90 euros.

Le Quotidien du Pharmacien du : 29/01/2007

 

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